J'aime vivre à Paris. Ce n'est pas une affirmation que j'aurais imaginé prononcer ne serait-ce qu'il y a cinq ans. À part quelques mois par-ci par-là, j'ai vécu toute ma vie en Île-de-France. Mes années formatrices se sont déroulées au fin fond du 91 et aller à Paris était une petite aventure en soi : en voiture avec mes parents, ou bien en RER quand j'étais ado. Venant d'un petit village d'Essonne, la capitale ne m'attirait pas particulièrement, exception faite des conventions dont je rafolais malgré ma timidité (Japan Expo, Paris Games Week, Paris Manga).
J'ai d'abord vécu trois ans à Paris en classe prépa et je ne peux pas dire que j'en ai profité. J'allais au lycée à pied, je prenais le métro deux ou trois fois par mois pour des sorties occasionnelles (à l'époque j'aimais bien traîner au Virgin Megastore des Champs-Élysées). Le seul bénéfice que je voyais à Paris était la présence d'une librairie juste en face du lycée, ce qui m'a permis de me ruiner en bouquins de SF. Mais pour moi, Paris restait simplement une ville chère dont je ne voyais qu'une partie minuscule. Comme je rentrais le plus souvent chez mes parents le week-end, il n'y a guère que les jours fériés qui permettaient de casser la routine pour de rares sorties musées ou ciné.
Puis j'ai vécu sur le plateau de Saclay pendant plusieurs années, pendant mon école d'ingénieur d'abord puis ensuite parce que j'y travaillais. Passer le permis et avoir une voiture m'a permis de gagner en autonomie et de casser l'isolement provoqué par le manque de transports en commun. Aller jusqu'au RER B à pied était une expédition d'une bonne demi-heure, ou alors nécessitait de tourner des plombes pour se garer en y allant en voiture. Autant dire qu'on sortait peu sur Paris, et qu'on revenait tôt pour éviter de louper le dernier train. Bref, pour moi, Paris était une ville dont je ne saisissais pas l'intérêt puisqu'elle était proche, chère, mais paradoxalement aussi inaccessible. Et puis j'ai trouvé un boulot en plein centre de la capitale.
Alors j'ai déménagé une première fois en proche banlieue dans le 92, dans un coin huppé de la « petite couronne », comme on dit. L'accès au métro a changé ma vie. Déjà parce que je travaillais, comme je l'ai dit, dans Paris. En abandonnant le RER, mon temps de trajet s'est retrouvé divisé par deux. Je pouvais sortir tard dans Paris, et surtout sortir le week-end sans flinguer une journée entière. C'est à ce moment que j'ai commencé à réellement profiter de la ville : cinéma, musées, commerces, expos, bars, restos. Et puis les escape games bien sûr, et les après-midi entre potes facilitées par l'accès aux transports. À l'époque (2019), je restais convaincu que j'allais déménager dans une grande ville de province dans les dix prochaines années. Premièrement, parce que les loyers parisiens sont démesurés. Deuxièmement, parce que je n'avais la sensation de tant profiter de Paris, même en étant plus proche. En habitant en terminus d'une ligne de métro, le moindre incident rend compliqué les trajets retour. Et le réseau en étoile créait régulièrement une frustration: aller à Paris centre me prenait ~25 minutes, mais aller n'importe où ailleurs dépassait rapidement 45 minutes, voire une heure pour les arrondissements du nord. Troisièmement, je n'aimais tout simplement pas la ville, que je trouvais un peu moche, désuette et trop fréquentée. À l'inverse, des capitales régionales comme Rennes, Nantes ou même Lyon me semblaient à taille plus humaine, moins chères, sans pour autant sacrifier les transports en commun ni les activités.
Puis j'ai déménagé une seconde fois dans un autre coin de la banlieue, cette fois-ci bien plus populaire dans le 94. Étrangement, alors même que le cadre était moins agréable et que la desserte des transports en commun moins bonne , j'ai commencé à me faire à l'idée de rester à Paris. À force de multiplier les sorties et de découvrir les bonnes adresses, j'ai fini par identifier les quartiers que j'appréciais. En gros, je suis devenu un parisien, capable de différencier le Marais de la Butte aux Cailles et du quartier latin. Marcher dans les rues, surtout l'été quand elles sont désertes était devenu une expérience agréable. Inversement, à force de voyager dans les autres villes, l'effet « vacances » a fini par s'estomper et je me suis mis à reconnaître dans Nantes, Rennes et les autres, les mêmes travers qu'à Paris, inhérents aux grandes métropoles. J'ai vu les nouveaux métro inaugurés pour les JO, réduisant la durée de mes trajets quotidiens et me permettant encore plus de profiter de la ville.
Et puis ma boboisation s'est achevée l'année dernière quand j'ai déménagé dans Paris intra-muros. C'est une position privilégiée (j'ai changé de job et mon salaire a augmenté, me permettant de louer un appartement dans la capitale, j'ai bien conscience que tout le monde ne peut pas se le permettre). Mais qu'est-ce que c'est confortable ! Je suis dans un quartier sympa (le 12e arrondissement), je mets rarement plus de 30 minutes à me rendre quelque part, j'ai cinq lignes métros différentes accessibles à moins de dix minutes de marche. Mon bureau de poste est à 300 mètres, il y a une librairie, un cinéma et une vingtaine de restaurants dans ma rue, sans parler des pharmacies et des supermarchés. Quand je rentre chez moi, je suis content, content de mon appartement qui est joli et calme, content d'avoir tout ce dont je peux pas avoir besoin à portée de marche, content de savoir que je peux voir mes potes sans avoir besoin de monter une expédition, content de pouvoir aller au ciné et au musée sur un coup de tête, comme ça, après le boulot.
Ça va bientôt faire un an que je vis de nouveau dans Paris. Mon expérience est très différente que celle que j'ai vécu il y a quinze ans. Le contexte est différent aussi. Mais pour la première fois, je commence à ressentir de l'attachement à cette ville. Aujourd'hui, j'ai voté à Paris pour les municipales, et je l'ai fait de bon cœur, parce que pour une fois, je me suis senti concerné. Je ne pense pas que je quitterai Paris durant cette décennie. Et j'espère que cette ville continuera à me rendre heureux comme elle l'a fait ces dix derniers mois.